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27, je ne suis pas sûre d’avoir bien lu. Oui, 27, je me frotte les yeux, peut-être ne sont-ils pas encore tout à fait fonctionnels.

J’absorbe une plus longue gorgée de ce liquide aromatisé qui ne semble rien changer à l’évidence. 27: l’âge de la nouvelle éditrice en chef du Vogue China, Margaret Zhang. Mais enfin, qui peut bien être cette post-adolescente aux cheveux bleus et quel est donc son secret ? 

Née en Australie de parents chinois, elle lance son blog de mode en 2009 à l’âge de 16 ans. Quelques années plus tard, au moment où elle empoche son diplôme de droit dans une prestigieuse université australienne, elle est une « influenceuse » renommée. Sur le secteur très saturé de la mode, elle multiplie les casquettes. Photographe, journaliste, styliste, consultante, créatrice de contenu pour son million de followers, et enfin, aujourd’hui, elle rafle la suprême consécration, le plus convoité des titres, le saint Graal : la tête du Vogue du plus grand marché de consommation de luxe au monde, et tout ça avant 30 ans ! Je me sens submergée par un trop-plein d’émotions…

L’admiration, l’inspiration, mais aussi, soyons honnête, un terrible sentiment de jalousie. Elle illustre parfaitement tout ce à quoi ma génération de modeuses aspire, en dehors de l’oisiveté et du farniente, bien entendu ! Je réagis à la story publiée par mon amie consultante, partage sur Insta, WhatsAppTeams l’information, tout juste tombée, aux amies stylistes, journalistes, éditrices, qui, je le sais, ressentiront le même désarroi émotionnel. Je réalise pourtant que toutes, en commençant cette journée de la sorte, ne pourront échapper à la crise existentielle qui me traverse au même moment, mais je ne peux cependant m’abstenir. Les quelques commentaires négatifs sur le poste de la publication et les rumeurs d’une diablesse cachée sous cette chevelure Mister Freeze n’y font rien, le fait que cette nomination s’inscrive dans un agenda dit “ de la diversité et de l’inclusivité chez le géant Condé Nast ”, non plus.

Une introspection s’impose, là où les mantras lus et relus sur le développement personnel, la confiance en soi et la force de croire en sa propre histoire ont échoué. Une envie irrésistible de rangement me prend. Je trie, je jette, j’ordonne. Je fais une liste. Je réponds à cet e-mail qui traîne dans ma boîte depuis une semaine, je rédige enfin celui coincé dans ma tête depuis un mois. J’envoie. Je reprends un café. Je recherche, je lis, je m’inspire, j’écris pour la première fois depuis longtemps. Tout d’un coup, comme une lumière au bout d’un long tunnel Netflix, des perspectives s’offrent à moi. L’espace d’un instant, mon ambition me semble moins folle, mon ambition me fait moins peur.  

– “ Lana ! Descends faire ta machine ! ”, hurle alors Mama en darija, à peine rentrée de son rendez-vous chez le médecin, m’arrachant à mes rêveries.  

– “ Tu ne devineras jamais qui j’ai croisé “, continue-t-elle dans sa langue natale. “ Dalia…” 

Je comprends soudainement l’humeur massacrante de ma génitrice et prends une longue inspiration : je suis sur le point de passer un mauvais moment. C’est toujours le cas lorsqu’elle croise la reine attitrée des commérages à La Courneuve… 

– “ Tu te souviens de Basma ? La kabyle aux yeux bleus ? Elle habite au Mail.  Mais si, voyons… elle était dans la classe de ta sœur en maternelle ! ”

– “ Non maman, je ne me souviens pas… Hé bien alors, quoi ? ” 

–  “ Figure-toi qu’elle s’est mariée. ”   

Un silence flotte entre nous et je fais semblant d’acquiescer à cette nouvelle assénée sur un ton culpabilisant. J’ai envie de répondre « Et alors ? », mais je m’abstiens d’extrême justesse. Et puis, je ne sais pas pourquoi, c’est à ce moment que je repense à Margaret Zhang ; tout d’un coup, je me demande bien quel genre de personne est sa mère…

Lana.

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