L’égo

“Il faut que tu apprennes à te distancer de ton égo.”, m’explique mon ami, fidèle à lui-même et empli de bienveillance. Je viens de lui conter ma dernière frustration dans cette vieille cour qui tente de raviver Versailles là où les dames viennent chercher de l’euphorie avec Vuitton, Chanel et Sacai. Là où moi, je tente tant bien que mal, de grimper les marches infinies d’un escalier en colimaçon, car l’ascenseur, me dit-on, est en panne. A l’instar d’une Denise Baudu qui cherche à percer, mais sans passer Mouret. “Dans les moments comme ça, il sera toujours ton meilleur ennemi.”

Mon égo… Mon ennemi. Cette image m’interpelle. Elle prend forme le soir, derrière mon miroir, tandis que j’applique ma vitamine C et mon concentré de niacinamide de chez Typology. Cette apparition, je l’ignore. Plus tard, alors que je m’endors, elle s’invite chez Morphée et me propose d’aller prendre un café. Je comprends assez vite qu’il s’agit d’une question rhétorique. Mon égo est une femme et elle me ressemble, elle est juste sublime, bien plus belle. Elle pousse la porte de cette brasserie chic et se rend directement sur une petite table ronde, la meilleure de la salle. Elle n’attend pas de croiser le regard du serveur pour le notifier de sa présence, elle ne sourit pas bêtement pour qu’on lui prête sympathie. Elle ne se soucie pas de ce qu’on peut bien penser d’elle. A peine est-elle assise que sa commande est déjà prise. Elle ne me demande pas, elle décide à ma place ; après tout, elle me connait très bien. Elle se débarrasse de son manteau en laine noire Prada et de sa pochette Bottega qu’elle dépose sur la banquette. Je m’installe en face. Je reconnais Running up that hill de Kate Bush jouer dans le fond. Choix musical peu probable pour un tel lieu, mais je suppose que rien ne l’est dans cette matrice.

“J’adore cette chanson.”, elle dit. Moi aussi, je pense.

Elle porte la robe midi en maille côtelés modèle Beth de chez Khaite en noir, elle ne craint pas d’exposer sa silhouette en sablier, sa taille de guêpe et ses hanches larges. Elle se fiche bien de susciter le désir des charognards qui imaginent sous ses formes la femme objet à laquelle ils ont été biberonnés sur Instagram. Seul son désir à elle compte, et il se traduit par cette paire d’escarpins verts en satin de chez Roger Vivier. Avec des souliers pareils, je comprends que nous n’avons pas le RER en commun. Ses lèvres sont teintées du rouge 400 de Armani qu’elle aborde pour contraster avec sa peau laiteuse qu’elle assume parfaitement, à contre-courant de la tendance orange is the new black perpétuée par les stars de la télé-réalité américaine. Elle dépose ses lunettes papillon de chez Chanel et je vois enfin ses yeux que je jalouse immédiatement. Ils sont ni grands, ni petits, ni d’un bleu azur, ni d’un vert émeraude, ni d’un noir ébène. Pourtant, ils sont fascinants de par leur mystère. Ils suggèrent des milliers de légendes orientales, ils vous embarquent depuis les plaines de l’Atlas jusqu’au Mont Fuji en passant par les rives du Gange. Elle replace sur son long cou façon Modigliani son collier de perles Tasaki et je ne peux m’empêcher de remarquer ses mains délicates, sa manucure parfaite. Je cache les miennes sous la table. C’est à ce moment que je réalise que je suis toujours au pyjama Uniqlo, que mes cheveux ne sont pas lavés depuis 3 jours. Elle sourit en coin. Je sens mon sang bouillir:

“Par contre, évite de faire ta meuf avec moi”, je lui ordonne. “ Pauvre conne ”

Je dois vraiment être en colère ou alors suffisamment à l’aise pour user de cette tournure de phrase et de ce type de langage. Moi qui ai tout fait pour effacer la Courneuve de mon identité, qui ai tellement maitrisé ce que les Anglo-Saxons appellent le code-switching jusqu’à en perdre la touche off indéfiniment. Je surprends tout d’un coup le venin du béton des 4keus saliver de nouveau dans ma bouche. J’ai envie de la frapper. Elle rit. Le garçon apporte les deux cappuccinos et je suis contrainte de desserrer les points. Il ne peut la quitter sans s’assurer qu’il ne lui manque rien, il ne peut la quitter tout court. Tout ça est pénible à suivre. Je trouve refuge dans la tasse en porcelaine vert empire et observe les gens autour. Le monde entier est dans ce café, toutes les couleurs y sont présentes, toutes les langues y sont parlées. Je comprends tout. On dirait Babel avant l’intervention des dieux.

“Si seulement”, j’entends mon égo murmurer. 

“Pardon ?”

“Tu crois pas que la vie aurait été beaucoup plus simple, si j’avais été une pauvre conne ?”

Je médite un moment sur sa philosophie de comptoir. Pas con. Je me suis moi-même posé plusieurs fois la question, je ne sais pas si la vie aurait été plus simple si j’avais été une pauvre conne, mais une chose est sûre, elle aurait été tellement plus simple si je n’avais jamais su. Si j’étais restée coincée de l’autre côté du mur, tenue dans l’ignorance du monde extérieur. Mais non, il a fallu qu’un Saint nommé Guillaume vienne me déraciner avant la majorité pour me planter dans une serre luxueuse où les horticulteurs arrosaient tout le monde, sauf moi. Surement, il n’avait pas été formé à la dureté de mon espèce. Ma vie, c’est un peu comme si quelqu’un avait ouvert la boîte de Pandore à ma place, en y libérant le goût des belles choses et en laissant le blé et la lucidité au fond de la jarre. J’en ai marre.

“J’me casse.”, je lui dis en me levant. 

“Tu te trompes d’ennemi en t’en prenant à moi. Moi je ne veux que ton bien”. 

Je fronce les sourcils. On dirait mon père. Elle sourit, sûrement elle aussi a pensé à Baba et pour la première fois elle fait l’objet de ma compassion. 

“Je sais”, je lui réponds modestement, avant de disparaître. 

Je sais qu’elle est là pour me rappeler qui je suis, ce que je vaux. Je sais qu’elle est là pour me chuchoter que je ne peux pas attendre sagement derrière la porte fermée qu’on me laisse entrer, pour prendre place à une table à laquelle je n’ai jamais été conviée, à laquelle je ne serait peut-être jamais conviée même si les chaises, les mets et les couverts ne manquent pas. Je sais.

Mon réveil sonne 7h du matin alors que la terrible sensation de ne pas avoir dormi me déchire le cœur. Je cherche la touche snooze à tâtons. J’ai une faim de louve. 

Lana.

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